Bence magyarlaki

matière et mémoire

Bence magyarlaki

D’origine hongroise, l’artiste Bence Magyarlaki dialogue avec l’intime. Par un travail d’installation et de sculpture, il explore avec une grande sensibilité les tensions entre architecture confinée et corps sociaux. Archives de nos mouvement ou reflet de notre société, les mousses récupérées par Bence Magyarlaki dans du mobilier abandonné, détonnent dans l’espace par leurs courbes anthropomorphiques. Récemment, le jeune artiste a réalisé une nouvelle série de sculpture dans le cadre d’une résidence à la Fondation Montresso à Marrakech. L’architecture était son terrain de jeu.

"En tant que sculpteur, j'explore les potentiels de ces objets-mémoires en les offrant au regard comme des articulations et des extensions d'un corps social."

Tu définis tes sculptures comme des objets sociaux. Pourrais-tu nous en dire plus?

J’ai réalisé mes dernières sculptures avec des matériaux mous récupérés sur du vieux mobilier. Ces matériaux me fascinent pour leur capacité à mémoriser et à accumuler des traces de contact intime que nous avons avec eux tout au long de notre vie. Les lits et les canapés sont des lieux de réclusion, ils sont les supports physiques du monde extérieur. Ils sont des lieux de naissance, de repos, de maladie et de mort mais aussi des lieux d’intimité entre les individus. Celle que je révèle dans mon travail est une intimité éphémère, souvent laissée pour compte. Elle est pour moi à l’image de notre société actuelle, où l’hyper connectivité numérique règne, chassant dans sa puissance la possibilité d’un contact entre les corps.


J’ai cherché à créer un parallèle entre corps et support. Dans mon processus sculptural, je tente de révéler quelque chose de palpable. J’aimerais que la mémoire du corps soit l’élément prédominant. Nous laissons derrière nous des traces de nos comportements sociaux :  monopolisation de l’espace pour certains, postures assumées ou non pour d’autres, ou plus généralement construction de nos propres identités. En tant que sculpteur, j’explore les potentiels de ces objets-mémoires en les offrant au regard comme des articulations et des extensions d’un corps social.

Certaines des pièces sont suspendues par des cordes ou bloquées dans des structures. Il y a t-il une volonté de ta part de montrer une certaine oppression sociale  ?

Les cordes signifient pour moi un processus d’oppression psychologique engendré par nos structures sociétales. Ce qui m’intéresse, c’est de construire un langage de la sculpture qui reflète l’idée d’un esprit contenu dans un corps. Je suis préoccupé par les forces externes et internes qui maintiennent le corps en place dans un sentiment d’individualité, celui-ci résultant d’une oppression sociale, et je cherche à montrer comment tout cela se manifeste dans les relations entre les corps.

Bence magyarlaki twisted sculpture

"L'espace que nous possédons nous conditionne forcément et a une influence profonde sur la construction de notre propre espace intérieur."

L’architecture quant à elle joue un rôle important dans ton processus.

L’architecture est un moyen de construire et d’organiser l’espace. Je cherche en effet à appliquer cela à la fois de manière matérielle et conceptuelle. Auparavant, je réalisais de grandes installations architecturales dont le but était d’accueillir des performances. Ces installations se présentaient comme des sculptures acoustiques. Elles amplifiaient la voix d’interprètes cachés dans les entrailles des structures. Dans mon travail récent, je questionne l’absence du corps par la sculpture. L’idée d’une architecture confinée est cependant toujours présente.

Dernièrement, j’ai réalisé une série de sculptures à la Fondation Montresso à Marrakech. Elles questionnent aussi notre rapport à l’architecture. Les volumes géométriques proviennent de supports et d’éléments de séparation d’espaces. Certains se courbent, d’autres glissent, vacillent ou tentent de tenir debout.

Je m’intéresse à l’architecture non seulement pour son rôle de contenant et de garde-corps mais aussi pour ce qu’elle reflète des normes sociales et des pouvoirs hiérarchiques. L’espace que nous possédons nous conditionne forcément et a une influence profonde sur la construction de notre propre espace intérieur. La sculpture est pour moi un moyen d’exprimer cela et de questionner la manière dont nos corps habitent les espaces et sont sous l’emprise de conditionnements sociaux.

"Je les tords et les étire jusqu'à leurs limites et j'arrête lorsque je sens un élan."

Chacune de tes sculptures semble répondre à l’autre, comme si une chorégraphie se déroulait sous nos yeux.

Oui, elles sont figées mais pourtant elles sont entrainées dans un mouvement. Cela leur donne quelque chose d’anthropomorphique. Je souhaite qu’elles imitent nos corps. Je les tords et les étire jusqu’à leurs limites et j’arrête lorsque je sens un élan. Je cherche à atteindre ce moment où la sculpture va me répondre. Il y a en cela quelque chose de performatif, de la même manière que nous sommes socialement tous dans la performance de nous même.

Interview: Alice Lahana

Crédits photo: Bence Magyarlaki

https://www.bencemagyarlaki.com/

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