dans son regard

quand le photographe raconte

benjamin pfau

isthmus

Benjamin pfau boule blanche noir et blanc photo

L’édition Isthmus retrace la déambulation du photographe Benjamin Pfau en Asie du Sud Est. Attiré par l’étrange et l’intime, il explore aussi bien les rues grouillantes de Bangkok que la jungle du Cambodge. Du portrait d’un inconnu à l’apparition divine, ses photographies sont un pas dans l’obscurité et l’évanescence. Le flash domine le cadre et pointe aussi bien la disgrâce que la nature morte. Comme égaré dans un tas de tirages, The diver, l’un des clichés pris par le photographe sur une côte italienne, vient se fondre dans la masse noire et blanche de cette édition. Sélectionné parmi six tirages par l’Observatoire, il passera, comme les autres, sous la plume aiguisée du photographe. Sa parole, aussi pudique que limpide, nous éclaire sur ses voyages en solitaire.

Tina in her Living Room, Bangkok, 2017


Quand j’ai commencé à faire de la photographie, je voulais être comme Nan Goldin. Ses images m’apparaissaient familières. J’y projetais mes amis, mes amants. J’y voyais la façon dont j’aimais et dont on m’aimait. J’y voyais ma peine, mon tempérament, mes défaites et mes envies. Comme elle, je prenais mon appareil photo avec moi partout. Mais une chose étrange surgit lorsque l’on documente tout ce que l’on voit. On prend conscience de ce qui nous intéresse et de ce que l’on décide d’ignorer. Alors que les images de Nan Goldin sont profondément ancrées dans un temps et un espace spécifique, les miennes ne décrivent pas réellement. Ses photographies conservent la qualité d’un album de famille. Elles sont intimes et honnêtes et parviennent à retranscrire la vie de ceux qui l’entourent. Dans mon travail, les personnes restent dans l’anonymat, peu importe le niveau d’intimité. Pour beaucoup de raisons je trouve ça regrettable, mais j’ai la sensation de ne pas pouvoir aller au delà.

"Les images qui me fascinent sont celles qui me mettent mal à l'aise, comme la présence d'un homme assis silencieusement derrière soi."

Fountain #1, Bangkok, 2017


Les images qui me fascinent sont celles qui me mettent mal à l’aise, comme la présence d’un homme assis silencieusement derrière soi. Nous connaissons tous ce genre de photographies et nous évoluons avec, consciemment ou inconsciemment. Elles peuvent être des souvenirs, ou des réalités. Je crois que mon travail consiste à épingler ces souvenirs et à entreprendre ensuite de capter par la photographie ce que j’ai en tête. En ce sens, mon travail se rapproche plus de celui d’un écrivain, qui sait ce qu’il aimerait écrire, mais qui n’a pas trouvé la manière dont il pourrait l’exprimer. On peut avoir tous les mots à sa disposition, mais cela peut prendre un certain nombre de tentatives et d’échecs avant d’arriver à les aligner d’une manière qui fait sens.

Vines #2, Angkor Wat, 2017


Toutes les photographies dans la jungle ont été prises dans la journée. Je les ai sous exposées autant que possible et j’ai utilisé un flash puissant de manière à compenser la grande luminosité du soleil. Bien entendu, j’aurais pu les prendre de nuit mais je voulais avoir la possibilité de voir parfaitement ce qui se trouvait en face de moi. Le flash me permet d’examiner un objet pour ce qu’il est. Les ombres sur sa surface disparaissent et il ne reste plus que sa forme.

Benjamin pfau boule blanche noir et blanc photo

Garden Sculpture, Bangkok, 2017

Je viens d’une petite ville et lorsque l’on vient d’une petite ville, soit on a l’impression d’y avoir toujours vécu soit on a la sensation qu’on n’aurait jamais dû y être. Si l’on fait parti du second groupe, on se questionne beaucoup plus sur ce qui nous entoure et sur ce que l’on rencontre chaque jour. On se sent aliéné dès le plus jeune âge. Il y a plein de raison de se sentir étranger, nous avons chacun la notre, mais je pense que peu importe d’où vient ce sentiment, il crée un profond désir d’appartenance et d’intimité.
C’est l’un des conflits moteurs de l’adolescence et du jeune adulte et il semblerait que j’y sois encore confronté. Cela explique peut être ce pourquoi je suis attiré par les premiers écrits de nombreux auteurs – des écrits légèrement solipsistes, des narrations à la première personne, des personnages qui tentent de saisir la réalité de leur environnement. Je suis attiré par leurs voix. Ils deviennent une partie de moi. Je pense que la photographie peut être réalisée de cette manière, comme un essai, un poème.

The Diver, Trieste, 2017

Un jeune homme saute d’une petite falaise, quelque part sur une mer de rochers que les habitants de Trieste appellent leur spiaggia. Pour être honnête, je ne sais pas trop quoi dire de cette photographie. Il en existe tant des images d’hommes qui sautent dans l’eau, suspendus dans l’air. Peu importe où ce genre d’image apparaît, que ce soit dans une section sport d’un journal, un album photo ou un fil d’actualité Facebook, elle nous émerveille et nous laisse imaginer à quoi ressemble le saut. Nous pouvons imaginer la pierre brûlante sous nos pieds, la force de l’impact que nous subissons lorsque nous touchons la surface de l’eau et la désorientation juste après. C’est une image « précise » au sens où elle évoque des sensations. Tout ce que je peux dire c’est que j’aimerais parfois que toutes les images provoquent le même effet – qu’elles soient universelles. J’aimerais que nous puissions savoir exactement ce que la personne que nous contemplons a ressenti dans ce bref instant.

"Nous étions une enclave composée de squatters, de vétérans, de mormons désaffiliés, de punks, de danseurs et de scientifiques du monde entier. Nous nous sommes retrouvés aux pieds de la Mère Marie, elle-même piégée au cœur d'un labyrinthe de béton."

madonne bangkok

Pink House Madonna, Bangkok, 2018

Nous avons observé cette statue de madone de nombreuses fois et elle a veillé sur nous toutes ces soirées lorsque nous étions assis à la terrasse de notre maison. C’était à la fois réconfortant et amusant, mais c’était surtout étrange de la voir nous fixer, le dos tourné à l’horizon de la ville grouillante. C’est comme si elle n’avait pas sa place ici et nous non plus. Nous étions un groupe de sauvages marginaux. Nous étions une enclave composée de squatters, de vétérans, de mormons désaffiliés, de punks, de danseurs et de scientifiques du monde entier. Nous nous sommes retrouvés aux pieds de la Mère Marie, elle-même piégée au cœur d’un labyrinthe de béton. Nous nous contentions de bouteille de Hong Thong, d’un sac de glace et d’eau gazeuse et nous nous perdions dans des conversations sinueuses qui duraient jusqu’à l’aube. Je ne crois pas m’être senti plus à la maison que là bas. J’avais la sensation d’appartenir.

 

Texte: Alice Lahana & Benjamin Pfau

Crédits photo: Benjamin Pfau

https://www.benjaminpfau.com/

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