Adrien Selbert

prince jordan

Réalisé par Adrien Selbert, Prince Jordan est un court-métrage sur la jeunesse face à la catastrophe. Une tempête emporte un jour celui qui incarnait l’amour pour sa copine Linda et l’héroïsme aux yeux des plus petits de la bande. Linda revient un été revoir le groupe, après avoir été envoyée en pension.

L’Observatoire Magazine est heureux de diffuser pendant les quatre prochains jours ce film dont les dialogues frappent par leur justesse et dont les images parviennent à nous transporter dans un entre-monde. Rencontré pour l’occasion, Adrien Selbert nous parle de ses intuitions tout comme des hasards qui ont rendu possible Prince Jordan. L’interview est à découvrir juste après le film.

La diffusion du film est terminée! Découvrez un extrait de Prince Jordan juste en dessous.

interview / Adrien selbert

Tout d’abord, peux-tu nous raconter les genèses de Prince Jordan ?

L’idée est née d’une envie de parler d’une tempête qui a eu lieu il y a maintenant 10 ans en Vendée à la Faute-sur-mer, là où j’ai grandi. Un lotissement tout entier a été détruit par la violence du vent. Pendant un temps, il n’en restait plus que les parkings et les lampadaires. C’était un paysage étrange, comme si les maisons avaient été aspirées. J’ai tout de suite vu cela comme un décor. J’ai commencé à écrire là-dessus, à imaginer une histoire, celle d’un groupe de gamins après la catastrophe. Plus tard, je suis revenu sur les lieux pour faire des repérages et j’ai découvert qu’ils avaient construit un golf à la place. Nous avons alors cherché d’autres lieux tout en gardant cette volonté de raconter l’après.

A travers le regard d’enfants ?

Oui. A vrai dire j’avais déjà abordé la question sous cet angle là dans mon travail photographique, notamment en Bosnie à Srebrenica, où je suis allé plusieurs fois après le génocide. Je m’interrogeais sur la manière dont la jeunesse avait vécu ce drame. Dans Prince Jordan, ce n’est pas la guerre, mais la nature qui cause les morts. Comment l’accepter quand on est jeune ?

En découvrant le film, je me suis demandée si les jeunes acteurs avaient eu des difficultés à saisir l’idée de deuil, du fait de n’avoir peut être jamais perdu un être cher. As-tu eu à travailler avec eux là-dessus ?

On avait très peu de temps devant nous, un budget limité et des conditions parfois difficiles. Répéter en amont était impossible, mais pour être honnête, je pense que ça n’aurait pas été une bonne chose. C’était pour tous le premier film. On avançait plan par plan, en cherchant des regards ou un rythme.

"j'avais envie d'un jeu monocorde, dévitalisé, un peu comme dans les films de Robert Bresson."

Il s’agissait pourtant de mots d’adultes dans des bouches d’enfants. Est ce qu’il leur arrivait, parfois, de ne pas comprendre ce qu’ils jouaient ?

Comme ils n’avaient encore jamais joué dans des films avant, ils prenaient les choses comme elles venaient, sans tenter de comprendre leurs significations. C’était ce que je recherchais en proposant ces rôles à des acteurs amateurs.

J’ai été surprise par la justesse de leur jeu. Ils ont une intonation particulière.

Oui, j’avais envie d’un jeu monocorde, dévitalisé, un peu comme dans les films de Robert Bresson. Je voulais des visages graves d’adultes sur des corps d’enfants. Quand j’étais petit, j’ai vu un téléfilm, assez triste, qui s’appelait La fracture du myocarde. C’était sur une bande de gamins confrontée à la mort. Je ne sais pas pourquoi mais ça m’avait beaucoup marqué, cette gravité d’adulte projetée dans des vies d’enfants.

"On n'a plus l'empreinte de l'image comme sur une pellicule, qui captait des choses qui disparaissaient à l'instant même. "

Le personnage de Linda dans Prince Jordan oscille entre figure guerrière et figure maternelle. Elle porte un blouson militaire et brave la tempête à la recherche d’un enfant, puis s’endort avec lui dans l’herbe en l’enlaçant. Cette scène me fait d’ailleurs penser aux peintures de la renaissance où la femme est l’incarnation de la maternité.

Oui. Linda revient après un long moment d’absence dans un groupe où le personnage tutélaire n’est plus là. Les deux frères n’ont pas pris la relève aux yeux des plus jeunes et c’est Kevin, perçu comme une menace par Linda, qu’ils admirent désormais. J’avais envie de montrer qu’elle éprouve à la fois le besoin de leur offrir son amour, de les garder à ses côtés et en même une colère qui la pousse à vouloir prendre la place de ce garçon. Pour moi, elle est comme une louve, comme Princesse Mononoké.

Oui, on aperçoit d’ailleurs ce dessin-animé sur un écran d’Iphone d’un des jeunes. Le numérique apparaît sous plusieurs formes dans Prince Jordan. La Go Pro par exemple est utilisée par Sullivan lors de ses excursions à la recherche de fantômes. Plus tard, c’est Linda qui garde contact avec le groupe, en fixant la caméra sur son front lorsqu’elle part retrouver Ivan.

La Go Pro est apparue pour moi comme un réponse à un questionnement. Aujourd’hui, à l’ère du numérique, comment fait-on pour faire émerger les fantômes ? On n’a plus l’empreinte de l’image comme sur une pellicule, qui captait des choses qui disparaissaient à l’instant même. L’empreinte était le fantôme. Je cherchais un moyen de faire apparaître cet entre-monde avec le numérique. C’est passé par la Go Pro et le datamoshing. L’image se déforme et se brouille et dans cette déviation émerge à un moment le fantôme de Jordan.

J’avais interprété l’utilisation de la Go Pro comme une façon de permettre un autre point de vue, celui du personnage, celui qui vit son deuil. Que ce soit l’un des frères ou Linda, ils nous emportent avec eux, à travers la Go Pro, dans leur recherche de sens.

On peut l’interpréter comme ça, mais ce n’était pas mon intention première. J’ai tendance à partir d’une idée visuelle puis à trouver dans un second temps les moyens pour qu’elle prenne forme. Le datamoshing me fascinait et ça avait du sens pour moi de l’intégrer dans cette histoire. Mais, en terme de mise en scène, cela permet en effet de produire un côté immersif. Ca fait également échos aux films d’horreurs qui sont filmés caméra à l’épaule. Les plans sont resserrés et il se passe potentiellement quelque chose autour, sans qu’on le sache. Dans Prince Jordan il y a cette idée : ce qui nous fait peur est tout ce qu’on ne voit pas.

Quelle était ton intention quant aux masques de réalité virtuelle que certains enfants portent dans le film ?

Je m’en remets souvent à mes intuitions. Ivan est un enfant qui refuse de faire son deuil, alors pour moi il porte un masque. Ça me semblait refléter son état émotionnel aussi bien que son environnement d’enfant bourgeois. J’ai cherché à imaginer ce qui faisait le quotidien des gamins d’aujourd’hui.

Une des scènes se passe dans une église lors d’une cérémonie. Une femme prononce un discours et déclare « Qui a dit que le temps venait à bout de toutes les blessures ? Il vaudrait mieux dire que le temps vient à bout de tout, sauf des blessures. » D’où vient cette phrase ?

Elle est tirée d’un poème de Samura Koichi, qui me porte dans mon travail depuis plusieurs années. Cela résonnait pour moi avec l’intrigue du film. Dans ce poème, il dit aussi  « Avec le temps, le corps désiré ne sera bientôt plus, et si le corps désirant a déjà cessé d’être pour l’autre, ce qui demeure, c’est une plaie sans corps. »

Interview: Alice Lahana

Illustration: Captures d’écran du court métrage Prince Jordan

Réalisation: Adrien Selbert

https://cargocollective.com/aselbert

Production: Haiku Film

http://haikufilms.fr

 

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