Anne-Sophie Auclerc

désir de chute

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A l’approche de sa nouvelle édition photographique Rouge dans la rétine, réalisée en collaboration avec l’artiste Joanna Spadiliero, L’Observatoire s’est entretenu avec la photographe Anne-Sophie Auclerc sur sa série “Il est déconseillé de se baigner dans un lac lors d’un orage” , présentée récemment au Festival Circulations au 104. Fascinée par “le désir de chute” dont parle si bien Milan Kundera, elle s’est intéressée aux amateurs de saut à l’élastique et a tenté de révéler par son objectif l’exaltation autant que l’abandon. D’une grande sensibilité, le travail photographique d’Anne-Sophie Auclerc nous transporte dans un monde où frôler la mort, c’est avant tout se sentir vivant.

Dans le graphisme on invente une image, on la crée de toute pièce là où dans la photographie, en principe, on emprunte au réel, on le dépeint. Tu es à la fois graphiste et photographe. Est-ce-que tu penses entretenir le même rapport aux deux médiums?

 

Le graphisme a toujours beaucoup influencé ma manière de créer des séries, des images. Le concept tel qu’il est envisagé dans cette discipline occupe une place importante dans mon travail. En arrivant aux Gobelins, j’ai gardé cette envie d’avoir pour point de départ un concept, c’est-à -dire de contextualiser avant d’illustrer.

"le concept me sert de base, de narration, mais j’aurais du mal avec l’idée qu’il prenne plus de place que l’image elle-même. "

Justement, ta série “Il est déconseillé de..” repose sur un concept très précis: photographier des personnes juste après qu’elles aient sauté à l’élastique. Pour autant, lorsqu’on découvre tes photographies, cela ne semble pas si évident. Les cadres sont serrés, certains angles de vue étranges, alambiqués. C’est comme si tu partais d’un concept mais que tu faisais tout pour t’en éloigner. Comme s’il y avait une volonté de ta part d’éliminer les contours, d’évacuer toute information pour tendre vers une image quasi abstraite. 

Ce qui m’intéressait, c’était de capter les marques sur les corps de ceux qui avaient sauté plus tôt. Cette série répondait à une envie de transposer par l’image le désir que certains peuvent éprouver de se sentir pleinement incarner tout en flirtant avec leurs limites. Disons que le concept me sert de base, de narration, mais j’aurais du mal avec l’idée qu’il prenne plus de place que l’image elle-même. J’avance toujours avec l’envie de laisser le spectateur interpréter l’image à sa façon, avec son vécu à lui, son propre ressenti. L’abstraction permet cela. Si le concept était trop présent, je crois que ça empêcherait toute appropriation. 

Ce que je trouve étonnant dans ton travail c’est qu’il a beau s’agir de sujets sombres, la mort, le souvenir douloureux, la chute, tout semble visuellement en suspens. Rien n’est frontal, brut, difficile à regarder, comme si au fond tu cherchais à filtrer la violence à travers ton objectif.

Je crois que je cherche avant tout à produire des images qui soient hors temps et que mon regard se concentre principalement sur le corps. En donnant cette idée de flottement, j’essaye de révéler des choses de façon métaphorique.

Dans cette série, tu crées des diptyques entre des natures mortes et des personnes. Quel dialogue cherches-tu à produire?

Je vois les natures mortes comme des étrangetés qui répondent plutôt bien aux visages essoufflés, tuméfiés des personnes photographiées. Lorsque j’ai exposé cette série au 104, j’ai réalisé que le public réagissait plus aux portraits qu’aux natures mortes, parce qu’il est certainement plus facile de s’identifier aux humains qu’aux objets. Pour moi, c’est l’ensemble qui vient faire sens.

Il me semble que quelque chose se joue précisément dans le dyptique lui-même. D’un côté il y a une personne qui s’amuse à frôler la mort pour se sentir vivante, de l’autre il y a un objet figé dans le temps. J’irais même plus loin, en français on qualifie un élément inanimé de nature morte, là où les Anglais, par exemple, utilisent l’expression still alive. Comme si finalement, l’objet était lui-même dans un balancement entre la vie et la mort – tout comme tes sujets qui cherchent à expérimenter cet entre-deux.

Je ne l’avais jamais vraiment envisagé sous cet angle, mais on peut en effet le voir comme une transposition de l’entre-deux. C’est étrange, disons que pour moi les personnes que je photographie sont comme dans un flottement alors que les objets eux vont nous semblaient comme figés dans le temps. Bien sûr qu’on peut interpréter cette action de saut dans le vide comme un moyen de frôler la mort mais c’est avant tout l’énergie vitale et l’exaltation qui se dégagent de ce désir que je souhaite montrer.

Interview: Alice Lahana

Crédits photo: Anne-Sophie Auclerc

https://annesophie-auclerc.com/

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