emmanuelle roule

bâtir le vide

emmanuelle roule céramique

© Emmanuelle Roule

Tout comme la lumière, le vide est un élément fondamental dans la pratique de la céramiste Emmanuelle Roule. Animée par un désir constant de repenser l’utilitaire, elle questionne par la sculpture, le volume, ses lignes et son sens, tout en parcourant l’infinité des possibles techniques. Au regard de la raréfaction des matériaux, la jeune céramiste invite à une véritable prise de conscience et appelle à revenir aux bases. Nous l’avons rencontrée dans son atelier partagé en plein cœur de Paris, quelques jours avant son départ pour une résidence de trois semaines avec la structure Sumano dans la région du Rif (Maroc) . Elle y développera sur place, avec l’aide d’un groupe de femmes potières, une méthode expérimentale d’étanchéité naturelle à base de cire d’abeille.

© Emmanuelle Roule

Comment la céramique est-elle apparue dans ta pratique artistique ?

J’ai commencé très simplement par un cours du soir à Saint Denis. A cette époque, j’avais un studio de graphisme et en parallèle de cette activité, je développais avec un collectif d’artistes plasticiens, un projet dans l’espace public. On construisait des installations grâce à des élevages d’abeilles. J’avais à ce moment là envie d’évoluer vers un terrain de jeu neutre. Je souhaitais me détacher à la fois du travail de commande que le métier de graphiste exigeait mais aussi m’éloigner de l’inertie que le projet collectif produisait parfois . Finalement la seule pratique que je n’avais encore jamais questionné dans ma formation artistique, c’était la céramique.

© Atelier Stories Claire Illi (DR)

Y a t-il pour toi un dénominateur commun entre toutes ces activités ?

La question de l’espace probablement. Dans notre projet collectif, on a imaginé des lieux, qui devaient à la fois faire cohabiter des humains et des abeilles et qui devaient aussi s’intégrer dans un espace plus grand : la ville. Dans la céramique, cette question se retrouve dans l’interaction entre les pièces. Je les travaille très souvent en binôme car pour moi ce dialogue permet une troisième forme, celle entre les deux – quelque chose entre le vide et le plein. On retrouve ce principe dans la typographie, où ici on parle d’une espace pour signifier le blanc entre deux mots. L’autre élément commun dans mes différentes pratiques, c’est la question du bâtir : elle intervient aussi bien dans la manière dont je construis une image que dans le processus de céramique lui même.

© Atelier Stories Claire Illi (DR)

"En plus de s'adapter à une temporalité variable, il faut l'expliquer au client, pour qui cela peut parfois paraître lunaire. On n'a jamais le contrôle total sur une pièce."

four céramique emmanuelle roule

© Atelier Stories Claire Illi (DR)

J’ai lu que le temps était une question primordiale dans ton travail. En quoi intervient-il ?

Le temps est de manière générale distendu dans la pratique d’un céramiste. Il faut s’adapter à l’objet, prendre en compte son temps de séchage, ses temps de cuisson. Chaque étape est régie par une temporalité qui nous échappe bien souvent. En outre, on doit aussi faire face au temps météorologique. Les taux d’hydrométries dans l’air vont considérablement influer sur le processus par exemple.

Consulter la météo est donc une étape incontournable ?

Oui. Avant, c’était une pratique que je réservais à ma famille mais maintenant cela rythme mes journées. En plus de s’adapter à une temporalité variable, il faut l’expliquer au client, pour qui cela peut parfois paraître lunaire. On n’a jamais le contrôle total sur une pièce.

© Le Polyèdre

"Maintenir une même couleur, dans la durée, en céramique, est un défi redoutable."

En tant que céramiste, il faut accepter d’être dépassé ?

Tout à fait. On doit s’ajuster en permanence. Pour contourner les temps de séchage infinis, il faut par exemple élaborer des pièces plus fines. On anticipe et on projette, tout en consentant à ne pas savoir.

Il s’agit finalement d’abandonner pour mieux saisir.

Cela va même au delà. Les champs de la céramique sont considérables. Il existe à peu près 300 terres différentes rien qu’en France. Le spectre s’élargit encore plus lorsque l’on aborde la question de la couleur, des émaux, des engobes, des oxydes… La cuisson, elle aussi, n’est pas neutre et ouvre encore plus de possibilités. C’est un terrain très vaste. Généralement, on le circonscrit en choisissant un domaine de prédilection et d’expérimentation. On peut rapidement s’y perdre. Maintenir une même couleur, dans la durée, en céramique, est un défi redoutable. Les émaux que l’on applique sur nos pièces pré-cuites n’ont pas du tout leurs couleurs finales. C’est un travail à l’aveugle qui se révèle par la cuisson.

© Emmanuelle Roule

Créer avec de la terre, est-ce un moyen de revenir aux bases ?

Le matériau terre en lui même a des propriétés d’isolation thermique et des propriétés d’usage hallucinantes. En terme de quantité, il est inépuisable. Il est tel, que parmi tous les matériaux, c’est celui qui nécessite le moins de transport et le moins de CO2 pour être extrait du gisement et amené à une usine de transformation – sachant que le processus lui même est d’une simplicité et d’une rapidité effarantes. Au regard de l’accélération climatique, qui pose elle aussi la question du temps par son effet de compte à rebours, il me paraît inévitable de penser à un autre espace temps du faire.

© Le Polyèdre

Interview: Alice Lahana

Crédits photo: Portraits Claire Illi

Céramiques Emmanuelle Roule

https://www.emmanuelleroule.com/

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