hall haus

curry mango

Fraîchement installé dans les locaux de l’incubateur d’artistes Poush, initié par l’agence de conseil et de production Manifesto, l’organisation de designers Hall Haus nous reçoit pour parler, en autre, d’une virée en Bretagne et d’une chaise Quechua.

" Dans le Hall y a de la Haus et dans la Haus il y a du Hall."

Les couloirs qui mènent au studio sont recouverts de moquettes grises et des parois en plastique séparent les espaces de travail – rien de très surprenant quand on sait qu’il s’agissait avant de bureaux d’assurance. Du papier peint recouvre donc sans surprise les murs, mais le studio n’a pas attendu très longtemps pour y appliquer une peinture jaune « C’est pas vraiment jaune, plutôt curry mango comme la sauce Heinz. » explique gaiement l’un des membres de Hall Haus.

C’est à L’Ensci que trois d’entre eux se sont rencontrés (Teddy, Abdoulaye Niang et Sammy). Intégrant chacun l’école à des années différentes, leur histoire autant que leur fascination pour le Bauhaus les ont fait se réunir. « On est tous issus de l’immigration. On a tous fait des études de Design alors que l’accès à ce genre de cursus n’était pas forcément évident. Et aujourd’hui avec notre studio, on souhaite faire le cheminement entre notre environnement (Hall) et le Design (Haus). »

Ingénieur de formation, Zack se greffe au groupe un peu plus tard, de façon presque hasardeuse. Il était venu les interviewer pour le magazine Yard, mais sensible à leur démarche et séduit par une émulation constante, il se met à partager ses connaissances en transition écologique et devient rapidement un nouveau membre.

Chacun apporte son savoir et son regard, dans une volonté commune qui se résume en deux mots: La ré-appropriation et l’appropriation. « Du Bahaus est né la standardisation et la rationalisation et par ces concepts l’accès au confort. Aujourd’hui, quand on regarde les tours dans les banlieues on pense surtout à la précarité mais à l’époque il y avait une réelle volonté d’offrir un confort à tous. » nous explique Sammy avant de préciser : « Dans le Hall y a de la Haus et dans la Haus il y a du Hall. On veut pouvoir se ré-approprier le Hall, longtemps délaissé, en investissant à notre manière la Haus. »

"Dans le Bauhaus il y avait une relation entre Art et industrie inédite et forte."

Industrialisation, entre passage à l'acte et redéfinition

Conscients d’inscrire leurs objets dans un monde industriel, toujours plus grand et toujours plus envahissant, les quatre jeunes designers souhaitent pour autant l’exploiter différemment. «Lorsqu’on dit qu’on veut s’éloigner des systèmes de production classiques ça ne veut pas dire qu’on veut les abandonner mais on pense qu’il est possible et surtout que l’on doit les utiliser autrement. Les moyens industriels d’aujourd’hui peuvent nous permettre d’employer des ressources naturelles et renouvelables et de proposer des objets accessibles. C’est précisément les valeurs qui nous portent et l’industrie peut paradoxalement les rendre visibles. » raconte Abdoulaye Niang .

Qualifié par Teddy comme une source d’inspiration inépuisable, le Bauhaus occupe une place centrale dans leur réflexion. « Dans le Bauhaus il y avait une relation entre Art et industrie inédite et forte. C’est quelque chose qui s’est perdu dans le temps. On aimerait renouer avec ça, créer ce pont tout en prenant en compte les enjeux écologiques d’aujourd’hui. »

la chaise curry mango, un objet manifeste

De tous leurs projets, c’est certainement celui-ci qui les définit le plus. L’idée a émergé cet été, dans un contexte particulier: une pandémie mondiale d’abord, puis une absence de locaux pour Hall Haus. Contraint de se retrouver à l’extérieur, le groupe se réunit à Trappes en bas d’une tour et déploie fièrement ses chaises Quechua en guise de mobilier de travail. Dans les banlieues, cette chaise est devenue, ces dernières années, un objet emblématique et non pas sans raison. Les politiques d’urbanisation devenant presque inexistantes dans la bouche des élus, les bancs et autres mobiliers urbains ont progressivement disparu, laissant place à des espaces sans vie et réduisant les rues à de simples lieux de passage.

« Un objet qui devient une icône en banlieue ce n'est pas anodin.»

Vendue 35 euros à Décathlon, la chaise Quechua a alors connu un succès grandissant. Pliable, légère et quasi-confortable, elle s’est mise à séduire aussi bien les dealers que les habitants en recherche d’échange. « Un objet qui devient une icône en banlieue ce n’est pas anodin.» constate très justement Abdoulaye Niang. « On a voulu rendre hommage à cette chaise en imaginant une version propre au studio. L’idée c’était de l’esthétiser, de l’anoblir. On s’est mis à décomposer tous les éléments de la chaise puis on les a analysés, triés. On a gardé ce qu’on estimait nécessaire et éliminé ce qui n’était finalement pas utile puis on s’est ensuite lancé dans une série de prototypes grâce à des imprimantes 3D. Par la suite, Hall Haus a profité d’une résidence à Lafayette Anticipation pour développer une première version en bois grâce à l’aide d’une fraiseuse 4 axes. « Aujourd’hui on cherche le cuir qui servira d’assise et de dossier à la chaise. Il sera couleur curry mango naturellement.»

L’idée est donc née en bas d’une tour mais elle a pris tout son sens au cours d’un voyage en Bretagne. Dans un désir d’aller voir ailleurs, de s’éloigner pour mieux comprendre, le groupe s’installe le temps d’un week-end dans une maison en bord de mer. Accompagné de la réalisatrice Deicy Sanches, les quatre membres déambulent d’un lieu à un autre avec une certaine insouciance. Le voyage a donné lieu à un film, « Voir ailleurs », dans lequel Zack lit un poème inspiré de ces quelques jours.

De la chaise curry mango découle l’idée d’un objet entre deux mondes. C’est le pont entre Art et industrie dont parlait plus tôt Teddy. Mais c’est également la volonté de créer un objet qui n’appartienne pas à un seul espace, qui se déplace d’un environnement à un autre. En esthétisant la chaise Quechua, en se l’approprient aussi, Hall Haus s’affranchit d’un circuit pourtant verrouillé de l’intérieur et invite à voir le Design autrement.

Disponible sur le store de l'Observatoire

Article: Alice Lahana

Crédits photo: Adrien Selbert

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