Les invisibles

alice ronchi

alice ronchi greetings project


«  Je veux passer les 6 prochains mois à saluer les passants, tous les jours.  »

Incongru ou simplement généreux, ce projet a pourtant vu le jour. Alice Ronchi, artiste milanaise dont la joie inhérente submerge chacun de ses écrits, entreprend de dépeindre le banal par le banal. En 2016, la galerie Francesca Minini propose un espace temporaire à la jeune artiste dans une zone commerciale de Milan. La façade, constituée de larges vitrines, subjugue Alice qui, ni une ni deux, imagine une performance digne d’un film de Jacques Tati. Fascinée par la gestuelle des agents de nettoyage qui astiquent frénétiquement les carreaux des vitres, Alice Ronchi contacte ces travailleurs de l’invisible et leur propose d’intégrer le projet.

Comment les agents de nettoyage ont-ils reçu l’idée  ?

J’ai envoyé une lettre par email à un certain nombre de compagnies de nettoyage dans laquelle j’ai expliqué mes intentions. La lettre commence ainsi  :

« En marchant dans la rue, je me suis retournée et j’ai vu un homme dans un grand magasin en train de nettoyer la vitre. Ses gestes étaient très élégants:
Avec un bras tendu vers le haut, il agrippa un tissu coloré qu’il agitait en balançant son corps de droite à gauche, puis de nouveau à droite.
Il a dessiné plusieurs lignes sinueuses, toutes imaginaires,
comme s’il nettoyait un arc-en-ciel.
Je suis restée là à regarder, puis j’ai souri.
J’ai pensé qu’il me saluait.
Il a souri aussi. « 

Heureusement, ceux qui ne me prenaient pas pour folle m’ont répondu et ont accepté de participer au projet. Ils étaient pour la plupart sensibles au fait qu’on regarde leur profession sous un autre angle. Ces interactions étaient déjà très particulières pour moi et bien qu’elles même si elles ne sont pas visibles dans l’installation, elles marquent un point de départ. La question de perception, le regard de l’autre sont des thématiques centrales dans ce projet.

 

As-tu élaboré des chorégraphies spécifiques ou est-ce-que tout reposait sur l’improvisation  ?

J’ai plus ou moins pensé une gestuelle mais je souhaitais leur laisser la possibilité d’explorer leur corps dans l’espace, sans contrainte. Je souhaitais qu’ils aillent au delà d’une activité « mécanique » et qu’ils ressentent chacun de leurs gestes.
Pour cela, j’ai créé un inventaire des gestes les plus fonctionnels dans leur activité et j’ai associé à chacun d’entre eux des petits détails pour révéler la beauté du corps. Ils nous saluent par leurs mouvements de bras et créent une connexion avec les passants de l’autre côté de la vitre. Mon intention était de trouver une balance parfaite entre le geste fonctionnel et non-fonctionnel, pour amener les passants à se questionner sur la réelle nature de l’action.

alice ronchi greeting exhibition

Des volumes colorés ponctuent l’espace de performance. Que symbolisent-ils  ?

Les silhouettes des volumes évoquent des arcs-en-ciel, des montagnes et des collines – des formes qui rappellent l’univers enfantin. Ils symbolisent ici ce retour en enfance, cette sensation que l’on peut éprouver face aux agents de nettoyage qui soudain nous saluent gaiement. Les couleurs pastel dialoguent avec ces gestes élégants.

Il y a t-il une forme de protestation dans cette invitation à contempler le banal  ?

Je vois plutôt ça comme un hymne à la vie, une invitation à observer les gestes et les objets du quotidien. C’est un va-et-vient entre réalité et fantasme.

Interview: Alice Lahana

Crédits photo: Andrea Rossetti

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