Manon pretto

dystopique

Manon Pretto, étudiante à l’Ecole Supérieure d’Art de Clermont-Ferrand, s’interroge sur les déambulations de l’homme dans l’espace et propose une série d’objets-prothèses aux allures futuristes.

Peux-tu nous parler de ta série de masques intitulée Trans-visible?

J’ai réalisé une premier série de masques suite à des interrogations sur la reconnaissance faciale. Est-ce si anodin désormais de se promener dans la rue ? Doit-on donner accès à notre identité ? Puis j’ai repensé ces masques dans le cadre du festival FITE (Clermont Ferrand). Cette fois-ci, il s’agissait d’une performance, co-écrite avec Elise Arnaud. Les performeurs déambulaient dans l’exposition autour des spectateurs.

Votre questionnement à ce moment là était « Comment exposer ce qui permet de se dissimuler? ».

Oui. Il y avait en tout vingt performeurs. Six d’entre eux portaient des masques. Les quatorze autres étaient habillés normalement et racontaient aux spectateurs l’histoire de ces masques. A travers le discours, ils tentaient de faire courir des bruits de couloirs, des rumeurs, de façon à ce que le spectateur devienne lui même guide sans être forcément conscient.

Quelle réception avez-vous eu de la part du public?

On s’est rendu compte qu’il y avait plusieurs réactions. Il y avait ceux qui déambulaient dans le musée d’un cartel à une œuvre, d’une œuvre à un cartel et qui n’étaient pas à l’affût des autres spectateurs. Puis d’autres étaient eux plus attentifs à ce qui se racontait autour d’eux. Ces personnes là répétaient le discours qu’elles entendaient et parfois les informations se transformaient, comme par exemple mon nom et mon prénom. A la fin je m’appelais Caroline.

 
 

 

Tu assistes donc à une déformation et une appropriation du récit par la parole. Au fond, tu finis par ne plus être propriétaire de ton travail.

Tout à fait. Ce qui entraîne un autre questionnement  : comment restituer cette performance? Le fait que le récit échappe à notre contrôle et se réalise dans le temps par la parole d’inconnus engendre cette impossibilité de restituer à la lettre la performance. C’est quelque chose qui ne peut être visible et vécu que sur l’instant, qui n’appartient à personne ou à tout le monde.

Ces masques font très futuristes mais ils évoquent aussi les armures du moyen-age. Comment les as-tu pensés?

Je me suis inspirée des armures de samouraïs, elles-même inspirées de forme animale comme le tatou. J’avais en tête l’idée d’une armure urbaine, quelque chose qui viendrait se fondre dans notre environnement. Je me suis donc intéressée à des matériaux contemporains et techniques comme la mousse d’insonorisation; mousse qui par ailleurs est utilisée pour transporter des objets de valeurs. Ce que j’aime dans ce masque, c’est l’ambivalence de son matériau: à la fois il protège et à la fois il isole la personne. Il y a aussi quelque chose de l’ordre de la science fiction. Je vois ces masques comme des prothèses qui permettraient à l’homme de s’adapter à l’univers de demain.

Ils semblent appartenir à un univers dystopique. Est ce qu’ils sont pour toi le moyen de mettre en garde contre une inconscience de l’homme face à ce qu’il a crée  ?

Je ne sais pas si ces masques sont à entrevoir comme des mises en garde ou des réponses. Ils nous apparaissent futuristes parce qu’ils n’appartiennent pas à notre époque mais pourraient être des accessoires ordinaires.

J’ai eu cette sensation en découvrant les photographies de tes masques sur Instagram. Il suffirait que les images soient quotidiennes pour qu’on ait l’impression que ce soit complètement banal d’avoir un masque devant la tête. Tu utilises des matériaux qui nous sont familiers. C’est esthétique et séduisant pourtant, à les observer on réalise qu’ils ne remplissent pas vraiment leur fonction puisqu’ils cachent la vue.

Absolument. J’aime jouer avec cette tension entre l’image qu’on véhicule et l’image que les autres ont de nous. A travers les réseaux sociaux on fantasme une réalité et ces masques s’installent dans ce fantasme. Ils ressemblent à des objets design, pensés pour remplir une fonction mais ils sont totalement inopérants.

Le vêtement est très présent dans ton travail. Pour toi, est-il l’affirmation d’une identité ou le moyen de la camoufler?

Je pose souvent à travers mon travail la question du déplacement. Le vêtement dans le déplacement intervient comme une seconde peau. Mais les vêtements que l’on porte sont-ils si anodins? Est-ce qu’au fond ils ne transportent pas eux-même quelque chose? Est ce que finalement ce n’est pas aussi la dernière paroi protectrice entre nous et le monde extérieur? Le vêtement est un moyen pour moi de parler du corps et sa façon de se déployer dans un espace.

Interview: Alice Lahana

Crédits photo: Manon Pretto

https://www.instagram.com/manonpretto/

autres articles

costard groupe hommes

Corporate

Satire d’un monde du travail au bord de l’implosion, les photographies de l’allemand Jakob Schnetz, frappent par leurs couleurs et leurs compositions aussi détonantes que calibrées. A travers son objectif, Jakob questionne, dénonce, pointe les mécanismes de l’économie capitaliste et installe une atmosphère à la fois troublante et drôle…

une

Womb

Jeune photographe française, Lucile Boiron explore le transit du corps humain et d’autres formes de vie organiques. Ses images nous atteignent par ce qu’elles ont d’intime et parfois nous gênent.  À l’occasion de la sortie de son livre Womb en Septembre 2019, L’Observatoire a demandé à Lucile de nous donner un aperçu de son travail photographique..

une

Sur le bord

Pour l’artiste norvégienne Lilian Torlen, l’expression prime sur la fonction. Réalisés en série, ses vases s’affaissent et se courbent comme pour s’échapper du lieu pour lequel ils ont été pensés. Un objet émeut rarement, mais ceux là y parviennent. Ils reflètent ce que nous sommes et nous invitent à l’introspection…

© L’Observatoire Magazine – 2019

Fermer le menu