Omayra MaymÓ

parfaitement singulier

Rares sont les designers qui entreprennent de pratiquer le laisser-aller pour mieux saisir le monde qui les entoure. C’est pourtant le cas d’Omayra Maymo, madrilène d’origine, vivant désormais à Copenhague. La jeune designer questionne l’aléatoire et la force naturelle des matériaux en mettant en place des protocoles subtils et ingénieux. Tout chez Omayra est limpide: la parole, le processus, l’objet final.

Sur quels concepts repose ta pratique?


Je travaille avec Ferm Living, une société danoise, en parallèle de mes projets personnels et cela n’est pas complètement détaché. Je dirais que le fil conducteur de mes travaux serait l’exploration du potentiel narratif des objets, que je considère comme des vecteurs de sens et de finalité. Je cherche à créer des liens entre les objets et  les utilisateurs à différents niveaux.
Avec Ferm Living, il s’agit de produire à grande échelle, tandis que dans ma pratique personnelle je tends vers des projets plus spéculatifs, voire utopiques, qui aboutissent parfois à des pièces uniques et expérimentales dont la fonctionnalité ne se distincte pas toujours.
L’industrie et l’expérimentation m’intéressent tout autant. Par ma pratique, je tente de faire fusionner ces deux axes, souvent opposés.  J’explore le potentiel des matériaux en remettant en question leurs limites et en repensant la manière dont ils sont traités, dans le but d’apporter de nouvelles perspectives dans l’industrie du design.

Pourrais-tu nous expliquer comment tu as réalisé le projet Pleat?

Les carafes Pleat font partie d’une recherche sur la manière d’introduire l’individualité dans un contexte de production en série. Comment obtenir des objets uniques à partir du même processus industriel?
Ce projet questionne la normalisation de la production industrielle et le modèle esthétique dominant basé sur le «parfait» et l’«uniforme» auquel notre monde matériel est soumis et ce depuis maintenant un siècle.
En d’autres termes, l’objectif du projet est de conférer aux objets de fabrication industrielle le caractère unique que les gens adorent depuis toujours dans les pièces fabriquées à la main (traces de processus, empreintes de la main du fabricant, marques d’outils, etc.). Le but ultime était de générer  des objets significatifs dotés de caractère et d’âme, capables de stimuler des liens affectifs forts avec l’utilisateur et d’enrichir ses expériences quotidiennes.

omayra maymo

Pour produire ces objets singuliers, j’ai développé mes propres techniques de production et des outils industriels qui me permettent de créer des résultats uniques grâce à la même fabrication automatisée en série. On aboutit à trois familles d’objets du quotidien: les carafes Pleat, les bols Enfold et les box Grasp, fabriqués en cuivre et en laiton selon trois techniques de pressage différentes. Toutes ces techniques sont réalisées avec des outils qui ont été conçus pour s’intégrer dans des machines de pressage régulières. Au cours de ces processus hautement contrôlés, les matériaux sont laissés froissés et pliés avec un certain degré de liberté, cela ajoutant un caractère spécifique à chacun des objets.

Cela a été un processus d’expérimentation, d’apprentissage et d’amélioration progressive des techniques et des outils pendant cinq mois, avec une grande composante d’analyse et de réflexion de mon propre processus. J’ai créé de nombreux outils ainsi que différentes manières de les utiliser jusqu’à parvenir à atteindre l’équilibre souhaité entre le contrôle appliqué au processus et la liberté laissée au matériau.
En résumé, ces objets parlent d’équilibre entre parfait et imparfait, entre contrôle et liberté. Les singularités sont valorisées, louées et englobées au point de devenir la partie la plus fondamentale de la conception. L’essence du projet peut être réduite à un simple geste qui « défigure » une forme parfaite, générant son sens, sa fonction et son unicité à la fois.

Inventer tes propres processus; est-ce une façon pour toi d’expérimenter les limites d’un matériau?

En effet. Nous ne pouvons pas supposer que nous savons déjà tout sur les matériaux. Par exemple, au cours du processus d’expérimentation des projets Pleat, Grasp et Enfold, j’ai découvert que le fait de laisser les métaux se plier d’eux mêmes progressivement, au lieu d’imposer une forme parfaite, renforçait la structure de l’objet. Grâce à certains plis non contrôlés, naturels, l’épaisseur et la consommation de matériau peuvent alors être réduites de moitié. Ce n’est qu’un exemple parmi les nombreuses méthodes de traitement qu’il reste à découvrir et l’exploration plus poussée du potentiel naturel des matériaux.
Dans la plupart des cas, je m’intéresse davantage au processus qu’au résultat final, car je m’intéresse davantage au sens qu’à l’objet lui-même. J’aime donc me débarrasser de toutes les hypothèses et de toutes les idées préconçues et étudier différentes techniques sans savoir où elles vont me mener. Processus, matériaux, modèles esthétiques… même les fonctionnalités changent et évoluent.

Dans ton projet Growing Objects, tu ne contrôles qu’une partie du processus. Le résultat ne t’appartient pas. C’est comme si à travers ce protocole, tu cherchais à te détacher de ta pratique de designer, de manière à  envisager l’objet sous une approche artistique.

Growing Objects est un projet dans lequel j’ai exploré comment cultiver mes propres objets de manière organique et incontrôlée. Le résultat est une série de vases, de tasses et de verres en mousse de polyuréthane. Ce matériau ne peut contenir aucun liquide. Bien qu’il s’agisse d’un projet plus conceptuel dans lequel la fonctionnalité des objets est déplacée à l’arrière-plan, l’intention n’était pas artistique, mais elle était plutôt d’ouvrir un dialogue et d’envisager une réalité matérielle différente, dans laquelle les personnes pourraient développer leurs propres objets de sorte que chacune de ces formes seraient personnelles. C’est une façon de réfléchir à ma pratique en tant que designer, sur ma volonté d’intervenir sur le résultat et sur ce que le lâché prise peut permettre.  Dans ce cas, je ne conçois pas les objets, mais le processus qui les génère. La mousse de polyuréthane est un matériau qui, au contact de l’air, se développe pendant des heures de manière libre et sans contrainte.
Ici encore, ces pièces parlent de donner une liberté au matériau en ne contrôlant qu’une petite partie du processus pour laisser place à l’aléatoire.

Interview : Alice Lahana

Crédits photo: Omayra Maymó (1,3,4,6,7)

Ampi Aristu (2)

Palle Skov (5)

 

http://www.omayramaymo.com

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