saisir l'insaisissable

philippe braquenier

Le photographe belge Philippe Braquenier capture à l’argentique l’accumulation sans fin de données, stockées dans d’immenses data-centers . Véritables sanctuaires de l’information, ces lieux qui servent de salles d’archives à l’humanité, troublent par leur opacité. L’information évolue en permanence sous nos yeux mais demeure pourtant imperceptible. Le photographe belge retrace dans sa série Palimpsest son exploration dans toute l’Europe, à la recherche de ces lieux interdits au public. Ces photographies nous projettent de l’autre côté du décor et questionnent les méthodes invraisemblables que l’Homme a mis en place pour sauvegarder l’insaisissable.

Les demandes d’accès et le travail d’investigation doivent représenter un temps considérable. Comment procèdes-tu?

Effectivement, la recherche et les demandes d’autorisations représentent une grande partie du travail. Chaque lieu a nécessité de nombreuses prises de contact et ce via tous les canaux possibles. J’ai mis parfois des mois à obtenir des réponses, positives ou négatives. La réaction la plus courante est souvent l’indifférence ou l’ignorance… Parfois j’essaye des adresses mails au hasard en associant des noms et des postes précis mais dans la plupart des cas, je prends contact avec des personnes dont les adresses mails sont identifiables. Quand les réactions sont négatives, je recommence quelques semaines ou quelques mois plus tard. Cependant, le projet commence à prendre une certaine ampleur, les institutions semblent alors plus enclines à accepter ma présence dans ces lieux – sauf celles qui cultivent le secret, bien entendu…

J’ai lu que tu te servais d’un appareil photo très particulier pour ce projet: un argentique en 4×5. Le développement étant couteux, tu as décidé de limiter les prises de vues: pas plus de cinq par lieu. Au delà de l’aspect pratique, cette règle t’oblige à penser la photographie autrement. Pourrais-tu nous en dire plus sur cette décision et ce que cela implique dans ce projet?

D’un point de vue technique, l’argentique en 4×5 me permet de contrôler les perspectives et les déformations. J’ai cet appareil photo depuis toujours et je suis attiré par sa définition. Ensuite, dans la mesure où dans ce projet il est question de la crainte d’une perte de nos données numériques, il m’a paru plus cohérent d’utiliser la photographie argentique.
Comme tout photographe à la chambre photographique, cela implique d’opérer une sélection précise avant la prise de vue. Cela m’a poussé à me focaliser sur ce qu’il y a d’emblématique dans ces lieux. J’ai voulu mettre en lumière des éléments perturbateurs, ceux que l’on cherche souvent à occulter. Il en résulte une certaine entropie, un chaos résiduel qui découle de cette tentative de contenir ce qui ne peut être contenu.

Le temps semble suspendu dans Palimpsest, pourtant les data-centers présents sur les photos stockent des données qui évoluent perpétuellement. Elles sont insaisissables, invisibles. S’agit-il pour toi de photographier ce qui échappe à l’homme?

Il y a clairement de ça. La mémoire, l’accumulation de la connaissance, les données numériques sont des concepts dont la taille et l’intangibilité nous dépassent. Et il en va de même pour des structures comme internet, l’Intelligence artificielle ou CRISPR (un éditeur du génome humain) que l’on peut déjà considérer comme acquis mais dont les niveaux de complexités ne sont compréhensibles que par une infime minorité. C’est d’ailleurs cela qui m’a poussé à simplifier mon langage visuel pour ce projet.

D’une certaine manière, j’ai également cherché à représenter le temps, à faire converger passé, présent et avenir dans une seule et même image et à pousser la réflexion sur le long-terme. D’ailleurs, le mot Palimpseste est également une référence à cela. Il symbolise l’accumulation d’éléments en un endroit précis à travers le temps.

Dans ta série de photographie Eurotopie, l’Homme est également absent. Un vide anormal s’empare des lieux de vie, d’échange et de passage. C’est à la fois glaçant et silencieux. Eurotopie ou dystopie?

Je me suis posé exactement la même question pendant l’élaboration du projet et j’ai justement fait attention à me situer à la frontière entre les deux. Selon le ressenti que nous avons par rapport aux institutions européennes, notre regard ne sera pas le même. Cependant pour moi, le vide n’est pas synonyme de dystopie. L’absence de personnage est avant tout une volonté de perdre tout repère temporel, spatial et/ou d’échelle. Et même si les images sont vides de monde, je les trouve vivantes : des sculptures protégées par des emballages, un échafaudage autour d’un arbre, un stylo posé sur le sol pour être recyclé … Tous ces éléments indirects montrent une activité humaine non conformiste sous-jacente et c’est précisément, pour moi, ce qui tend vers une forme d’utopie: la liberté de pouvoir faire ce que l’on veut, même si cela semble incohérent.   

Crédits photo: Philippe Braquenier

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