Rosanna Lefeuvre

Tisser l'intimité

rosanna corps culotte t-shirt blanc
Fruit d’une élaboration artisanale consciencieuse, les tissages de Rosanna Lefeuvre captivent par leur préciosité. Chaque fil blanc est étudié pour recevoir une couleur, saisir une lumière ou contenir une ombre. « Je passe les fils un par un dans un métier à tisser. Il me faut en moyenne deux jours pour réaliser un tissage. Cela paraît long mais en réalité ma technique est relativement rapide. Certaines tapisseries peuvent nécessiter plusieurs années de travail. » explique simplement Rosanna. Une fois le tissage abouti, la jeune artiste applique par transfert sur l’ensemble des tissages, ses photographies, prises préalablement. Avec sa série Jane, Rosanna jette un regard pudique sur l’intimité d’une femme et capte des parties de son corps ou des instants de sa vie.

« Les tétons des femmes sont cachés sur les réseaux sociaux comme si les rendre invisibles supprimait la charge érotique, alors que finalement c'est tout l'inverse. »

Plusieurs jours pour tisser mais une fraction de seconde pour prendre une photographie : les deux pratiques semblent à première vue opposées. Pourtant dans le travail de Rosanna, ce n’est pas si formel.
«  La photographie est aussi pour moi le fruit d’un long processus. Mes séances photos s’étendent très souvent dans le temps, et des mois peuvent s’écouler sans que je regarde ce que j’ai produit. J’ai besoin de garder une distance, de prendre le temps avant de me confronter à mon travail. »
Avec Jane, le drapé s’offre à nous aussi bien dans la réalité que dans l’image elle-même. Les tissus sont suspendus au mur et flottent dans le vent. Les vêtements de Jane eux, regorgent de plis et de contrastes. Les tissages et le sujet exploré ne font qu’un et ne manquent pas de nous rappeler les peintures de la renaissance. 
 

« Je suis fascinée par la manière dont a été utilisé le drapé dans la peinture classique, comme un moyen de suggérer le corps de la femme. On voile, on cache, on censure et c’est paradoxalement ainsi qu’on érotise le corps. Aujourd’hui on retrouve cette même obsession pour la pudeur. Les tétons des femmes sont cachés sur les réseaux sociaux comme si les rendre invisibles supprimait la charge érotique, alors que finalement c’est tout l’inverse. »

corps femme couleurs pastels

« Je cherche à montrer les femmes telle que je les vois. »

Ici, ce n’est pas seulement l’image d’un corps de femme qui s’offre au regard. C’est un corps pulpeux, gracieux, pudique. La peau est laiteuse, les couleurs pastels. Le tout se révèle sur la surface d’un tissage délicat et précieux. Face à cet ensemble d’évocations, je m’interroge sur les intentions de Rosanna : s’agit-il d’explorer la femme ou l’idée que l’on se fait de la femme ? 
« J’ai été surprise de lire que mon travail montrait une femme pulpeuse dans une démarche féministe. » raconte Rosanna. « Je cherche à montrer les femmes telle que je les vois. Jane est simplement une femme que j’ai connue et qui m’a inspirée. » 

 

jane photographie femme de dos
 
Rosanna Lefeuvre n’hésite pas à réaliser des commandes à côté de sa pratique personnelle. Sur son site, on découvre un ensemble de photographie sous le nom de Mascarade. Les couleurs ici sont vives, les visages surchargés de maquillage, les regards étudiés. « Pour cette série, je n’étais pas chargé de la direction artistique. C’est très intéressant pour moi de me retrouver dans cette position, d’abord parce que la temporalité est différente – très souvent cela ne dure que quelques heures – et ensuite parce je suis là uniquement pour faire des images. Cela me permet de me détacher du sujet, de le découvrir sous un prisme différent. »

Interview : Alice Lahana

Crédits photo: Rosanna Lefeuvre

http://rosannalefeuvre.com/

autres articles

une

Des corps qui racontent

Fanny Gicquel valse entre sculpture et performance. Dans son projet d’exposition Des éclats, elle invite les visiteurs au ralentissement et à la contemplation, à travers des corps figés dans l’espace et des mouvements étirés dans le temps…

unebence

Matière et mémoire

D’origine hongroise, l’artiste Bence Magyarlaki dialogue avec l’intime. Par un travail d’installation et de sculpture, il explore avec une grande sensibilité les tensions entre architecture confinée et corps sociaux. Archives de nos mouvement ou reflet de notre société, les mousses récupérées par Bence Magyarlaki dans …

itinérance atelier bartavelle slow fashion

itinérance

Fondé en 2014 par Alexia Tronel et Caroline Perdrix, l’Atelier Bartavelle présente une ligne de vêtement féminine, solaire et minimale. Ces jeunes créatrices affirment à travers leurs collections une volonté de…

© L’Observatoire Magazine – 2019

Fermer le menu