Simone Holliger

les formes libres

Les sculptures de Simone Holliger envahissent l’espace autant que nos esprits. Flottantes, difformes, majestueuses, elles nous dominent avec une assurance troublante. On se sent petits mais étrangement apaisés. Peut être parce qu’elles invoquent en nous des souvenirs d’enfance ou bien parce qu’elles nous projettent dans un décor de théâtre – abstrait, coloré, silencieux. Crayonnées pour certaines, couvertes de pastels pour d’autres, elles se hissent sous nos regards par leurs simples structures en papier. On aurait imaginé un corps d’acier sous cette légèreté mais c’est le vide qui siège. Assemblés à la colle chaude, les morceaux de papiers sont pensés par l’artiste comme des plaques minérales. Pliées, découpées, tordues, ces formes parfois anthropomorphiques, reçoivent des coups de crayons frénétiques qui recouvrent leurs surfaces toutes entières et leur donnent vie.

simone holliger

L'Esthétique de la vulnérabilité

L’Historienne en Art Julie Enckell Juilliard s’interroge sur le caractère vulnérable des œuvres de Simone Holliger, dans un texte intitulé S’en remettre au précaire. Quelques mots sur le travail de Simone Holliger. Elle y pointe la pauvreté du matériau papier, qui, au regard de l’artiste ne peut pas être qu’une simple surface. Sans pour autant délaisser sa fonction première , Simone Holliger se joue à le détourner vers d’autres chemins, à le sculpter jusqu’à l’élever, rendant ainsi grâce à sa précarité.
Quant à la présentation de ses sculptures dans l’espace, l’artiste écarte spontanément l’idée de les révéler sur des socles. Pas besoin de piédestal ni de valorisation outrancière note très justement l’historienne en Art. C’est par leur vulnérabilité matérielle et leurs formes libres qu’elles se manifestent à nous, autonomes et magnétiques.

Comme figées en plein élan, les sculptures de Simone Holliger nous évoquent le titre énigmatique d’un des ouvrages d’Henri Cartier Bresson : L’Instant décisif. Elles semblent prises sur le vif, dans une danse de courbes et de lignes, aussi naturelles que préméditées. Certaines s’offrent à nous pleines et titubantes, d’autres nous dévoilent leurs envers, comme si elles cherchaient à montrer ce qui est invisible. Elles sont évidées, comme nues, mais n’en restent pas moins solaires. Enfin, par sa volonté de recouvrir ses maquettes de coup de crayons, non seulement l’artiste allemande s’attache à incorporer le dessin dans la pratique de la sculpture mais elle y installe aussi un geste, le sien. C’est toute sa présence qui est incarnée sur la surface de ses sculptures, sans quoi la brillance ou les ombres n’existeraient pas.
Julie Enckell Julliard conclut alors « Par cet acte sensible, qui n’est pas contradictoire avec la solidité apparente des formes ni avec l’univers minéral dans lequel celles-ci sont baignées, l’artiste revendique ainsi une esthétique de la vulnérabilité, le médium devenant le vecteur d’un art à la fois minimal et organique, compact et friable, synthétique et précaire . »

simone holliger

Les formes libres

On pense au travail sculptural de Lilian Torlen, qui nous avait exprimé, lors d’une interview, son désir de révéler dans ses vases des traits de caractères humains. Pour cette artiste et designer norvégienne, l’expression prime sur la fonction. Pensés In situ, ses vases s’affaissent et se courbent comme pour s’échapper du lieu qui leur a été attribué. Là où Lilian Torlen insère en toute discrétion ses objets anthropomorphiques dans l’espace, Simone Holliger, elle, leur dédie une place centrale. Imposantes et fières, elles apprivoisent de tout leurs corps les murs aussi bien que le sol.
Un dialogue de formes qui rappelle les sculptures de l’artiste Bence Magyarlaki . Faites de mousse, ses sculptures semblent se répondre par des déhanchés et une gymnastique perpétuelle. Certains y verront aussi dans le travail de Simone Holliger la même volonté d’emprunter au réel que l’artiste Marleen Sleeuwits. On pense notamment à sa photographie Interior N°53 dans laquelle figure une installation abstraite. De larges bandes couleur crème s’accumulent les unes sur les autres. Semblable à du carton, la forme prend vie par son relief et son apparente fragilité. En offrant de grands espaces vides à ses maquettes en papier, Simone Holliger affiche un désir de laisser place à l’inattendu et se dessaisit de son propre geste pour donner à ses sculptures un vent de liberté.

simone holliger

Article: Alice Lahana

Crédits photo:

(1) Lonely Composite – 2019  © Gina Folly

(2) Arme werden Beine – 2018 © Raphaëlle Mueller

(3) Green frame figure – 2020 © Sebastian Schaub

(4) Knick – 2018 © Raphaëlle Mueller

(5) Kreislauf (rot) – 2015 © Raphaëlle Mueller

http://simoneholliger.com/

 

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© L’Observatoire Magazine – 2019

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